LA LETTRE DE LA CITOYENNETE

NATIONALITE, DROIT DE VOTE DES RESIDENTS ETRANGERS


20F 9° année - n°53 - SEPTEMBRE-OCTOBRE 2001


BOVIOLLES OU DE LA DIFFICULTE POUR UN ARABE D'ETRE MAIRE

Ce qui s'est passé lors des dernières élections municipales de mars 2001 à Boviolles, petit village d'une centaine d'habitants près de Bar-le-Duc dans le département de la Meuse, a été largement commenté dans la presse régionale mais cette lamentable histoire est passée presque inaperçue au niveau national.

Maire en 1995

Youcef Hamami, éducateur spécialisé, né à Oran en Algérie, se marie à une jeune femme native de Boviolles et s'installe dans cette commune en 1982. En 1983, Madame Hamami devient la secrétaire de mairie du village.

En 1995, pour la première fois, Youcef Hamami se présente aux élections municipales. Il explique : "des gens m'ont soutenu dans ma démarche, d'autres ont fait campagne contre moi, bref, le jeu normal de la démocratie. Mais la campagne a dégénéré, mes partisans et moi avons été l'objet de multiples pressions. Certains redoutaient ouvertement que " le village ne passe aux mains des bougnoules" ; aux natifs du pays qui m'encourageaient, d'autres ont demandé si on devait désormais les appeler "Abdel"... Socialiste et d'origine arabe dans un milieu conservateur, je crois que je cumulais les tares."Youcef Hamami est élu avec cinq membres de son équipe. Les ennuis continuent : "On t'aimait bien avant, tant que tu ne t'occupais pas de nos affaires".

Réélu au premier tour en 2001

Youcef Hamami est élu maire et gère pendant six ans avec une équipe municipale restreinte sa commune. Malgré le harcèlement d'un noyau dur d'habitants n'ayant jamais admis son élection, le maire mène à bien ses projets en concertation avec tous et sans léser personne. Il a droit à plusieurs reprises aux honneurs de la presse régionale et des autorités départementales.

Les hostilités reprennent de plus belle au moment de la campagne électorale de 2001. Youcef Hamami est réélu, en tête de l'ensemble des candidats, avec trois de ses colistiers, preuve s'il en était besoin que son mandat de maire avait été apprécié par une majorité des habitants. Deux candidats de " l'opposition " sont également élus. Il reste trois postes à pourvoir.

Agression et démission

Entre les deux tours, pour une question d'ordre sur la liste des candidats, devant des témoins et sa petite fille en larmes, Madame Hamami est violemment prise à partie à son domicile par un supporter du "clan" adverse.

Pour le maire sortant, "la ligne jaune a été franchie"... "Cet homme a abreuvé d'injures ce que j'ai de plus cher au monde. J'ai découvert la lâcheté. D'ailleurs j'ai porté plainte. Mais entre l'intérêt général et la protection de ma famille, j'ai tout de suite choisi et c'est irrévocable."

Youcef Hamami démissionne de son mandat et avec lui ses trois "coéquipiers" élus au premier tour. Ses partisans candidats au second tour se retirent aussi, laissant aux adversaires les trois postes éligibles le 18 mars. Youcef Hamami assure ses fonctions jusqu'à l'élection d'un nouveau maire.

Manifestation silencieuse

Le dimanche suivant, 25 mars, près d'un millier de personnes, malgré la pluie, parcourent silencieusement l'unique rue du village derrière Youcef Hamami et signent un registre de soutien. Le député de la circonscription et six conseillers généraux de partis politiques différents sont présents. Des pancartes contiennent des mots d'encouragement "Youcef, nous sommes fiers de toi .." "Intégration. Ne te décourage pas, la génération à venir a besoin de toi"... Personnalités et associations expriment aussi leur soutien dans la presse.

Cette mobilisation contre la bêtise humaine a mis du baume au coeur de l'ancien maire, mais ne l'a pas fait changer d'avis. Les quatre conseillers démissionnaires ont été remplacés par des adversaires lors d'un " troisième tour ". Le nouveau maire, notable arrivé dans le village la même année que M. Hamami, et sa municipalité font régner un climat pesant de règlement de comptes dans le village.

Philosophe, Youcef Hamami se dit que les femmes ont aussi des difficultés à devenir maires et que les vieilles querelles de familles ont encore beaucoup de poids dans les petites communes. Il se rappelle aussi ce que disait son père à lui-même et à ses frères et soeurs durant leur enfance "même avec la nationalité française, vous serez toujours un peu derrière les autres sur la ligne de départ. Pour remonter le retard, il vous faudra toujours fournir plus d'efforts."

Bernard DELEMOTTE
 
 


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