
4€ 15° année - n° 90 NOVEMBRE - DECEMBRE 2007
Critique d’un modèle de participation dévoyé
Le " modèle belge d’intégration civique
" (ou plus exactement le " modèle bruxellois " qui le pousse
à son paroxysme) comporte un
certain nombre d’effets pervers qui ont éclaté
au grand jour lors des dernières campagnes électorales, et
notamment le 10 octobre
2006, lors des élections municipales qui
ont donné lieu à la première participation des résidents
étrangers non européens. Cette
participation est le résultat d’un long processus,
mais, dans ses effets politiques, elle n’a fait que renforcer de façon
marginale des
tendances fortes déjà à l’oeuvre.
En Belgique, il ne convient pas de distinguer d’un côté les
descendants de deuxième ou troisième
génération des anciens travailleurs
migrants des années 60-70, bien intégrés et ayant
acquis la nationalité belge, et des migrants
plus récents, moins intégrés
et ne possédant pas cette nationalité. Ces deux groupes sont
intimement mêlés. Le regroupement familial
injecte régulièrement des maris et
des épouses issus principalement de la province marocaine ou turque.
Ils viennent rejoindre leurs
conjoints ayant généralement acquis
la nationalité belge dans des quartiers à forte coloration
ethnique où l’apprentissage du français
ou du néerlandais n’est pas absolument indispensable.
S’ils le souhaitent, ils pourront introduire une demande de naturalisation
après
trois ans. Et si celle-ci échoue, ils obtiendront
la nationalité belge par simple déclaration après
sept ans de séjour en vertu d’une loi de
2000, sans devoir fournir aucune preuve d’intégration
et de connaissance des langues nationales. De ce fait, la Belgique est
sans
doute, à l’heure actuelle, le seul pays européen
à offrir à ses immigrés un véritable " droit
à la nationalité ", indépendamment de toute considération
liée à l’identité nationale. Dans le cas des Marocains,
principale composante de la population d’origine immigrée extra-européenne,
et dans celui des Turcs, ils conservent leur nationalité d’origine.
Ils peuvent donc devenir belges de façon utilitaire,
sans que cela n’affecte leurs appartenances les
plus intimes, ni même leurs rapports officiels avec le Maroc ou la
Turquie.
Il y a deux particularités liées au
système électoral. Tout d’abord, la Belgique est le seul
pays européen (avec le Luxembourg) où le vote
est obligatoire à toutes les élections,
sous peine de sanctions administratives. Ensuite, la Belgique a choisi
le système du scrutin de liste proportionnel à un tour avec
plus ou moins d’élus suivant la taille de la circonscription. Le
cas limite est illustré par la Région de Bruxelles-Capitale
où, pour les élections régionales, chaque liste francophone
peut proposer jusqu’à 72 candidats effectifs, et ceux-ci
seront élus principalement sur base des votes
nominatifs (préférentiels) qui leur seront accordés,
quelle que soit la place qu’ils occupent
sur la liste. Le nombre de ces votes nominatifs
n’a pas d’effet sur le nombre d’élus obtenus par la liste. Par contre,
il modifie radicalement
la composition du groupe des élus. Ainsi,
à l’issue des dernières élections régionales
(13 juin 2004), les élus du parti socialiste ont
constitué le principal groupe parlementaire.
Sur 26 élus, 14 sont issus de l’immigration, bousculant l’ordre
de préséance suggéré par
la liste. En référant ces élus
à leur groupe national d’origine, il s’agit d’une surreprésentation
manifeste, qui s’explique principalement
dans un premier temps par le comportement électoral
des électeurs d’origine immigrée, et, dans un second temps,
par
l’instrumentalisation de ce comportement de la part
des partis politiques. Des candidats, belgo-marocains ou belgo-turcs, dont
le
principal mérite supposé est d’être
des ramasseurs de voix, sont placés sur les listes de partis en
vue de capter les votes de leur
communauté d’origine, laquelle n’est a priori
que peu sensible aux enjeux " belges " des élections, surtout dans
l’électorat le plus
populaire. Pour l’emporter dans la bataille concurrentielle,
ils mettent en branle deux atégories d’arguments, également
douteux
d’un point de vue démocratique : le clientélisme
ou trafic d’influence (" si je suis élu, je pourrai intercéder
pour toi dans tel dossier
car je connais très bien telle personne ")
et le patriotisme par rapport au pays d’origine. L’insertion dans le jeu
politique d’un nouvel
électorat demanderait de la part des partis
démocratiques un intense travail de formation et d’éducation
populaire, lequel ne peut pas
non plus apparaître comme plaqué "
de l’extérieur ", ce qui l’apparenterait au paternalisme. Il exigerait
surtout plus de discernement et
moins de calculs à courte vue dans la sélection
de nouveaux cadres, en privilégiant un investissement humain à
plus long terme.
Promouvoir une participation politique de qualité
auprès d’une population qui n’en a pas une longue tradition, c’est
aussi la respecter.
Faire fond sur des atavismes archaïques pour
y découper une part du gâteau électoral, c’est la mépriser.
Henri Goldman
Coordinateur de l’Observatoire
des Migrations au Centre pour l’égalité des
chances et de lutte contre le racisme
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